À seulement 12 ans, Marcelo connaît déjà la dureté du travail en usine. Aîné d’une fratrie de quatre, il vit dans une grande précarité à Comuneros, une zone rurale à l’est du Paraguay. Sa mère peine à trouver un emploi stable et un revenu décent, son grand-père travaille au champ. Il y a deux ans, alors qu’ils sont dans une situation critique, Marcelo commence à apporter de l’eau aux ouvriers d’une briqueterie près de chez lui, avant de leur prêter main-forte pour diverses tâches, en échange de quelques guaranis. Le patron finit par lui proposer du travail. Le jeune garçon accepte.
« Il transportait des briques cinq heures par jour du lundi au samedi, le matin. L’après-midi, il allait à l’école. Il a failli renoncer à sa scolarité pour gagner davantage mais, heureusement, sa mère a trouvé un emploi. À cette période, il a tout de même arrêté le soutien scolaire faute de temps », explique Callescuela, partenaire local du BICE.
Au fil des mois, ses conditions de travail se durcissent. « Je devais m’occuper de la machine qui mélange la pâte. C’était dangereux, mes horaires s’allongeaient, j’étais très fatigué. Je manquais souvent l’école », se souvient Marcelo, qui voit à l’époque ses notes chuter. Soutenu par sa famille et Callescuela, le garçon quitte finalement l’usine pour poursuivre sa scolarité. « Je regrette de ne plus avoir d’argent pour aider ma mère, mais j’aime l’école, le soutien scolaire. J’aimerais avoir un bon travail un jour », confie-t-il.
Un phénomène qui peine à reculer
Le parcours difficile de Marcelo est loin d’être isolé. Il reflète une réalité vécue par de nombreux enfants qui, pour la plupart, ne peuvent y échapper. Selon les estimations mondiales 2024 publiées par l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Unicef, près de 138 millions d’enfants sont contraints de travailler, dont 79 millions – 57 % – sont âgés de seulement 5 à 11 ans1. En 2012, les 5-11 ans étaient 73 millions à devoir travailler et représentaient environ 43 % de l’ensemble des enfants travailleurs.
Comment expliquer qu’ils soient plus nombreux aujourd’hui alors que l’Objectif de développement durable 8.7 appelait à l’élimination du travail des enfants sous toutes ses formes pour 2025 ? « Il y a eu une hausse inquiétante entre 2016 et 2020, explique Nadine Osseiran, spécialiste à l’OIT. Ainsi, même si la pratique du travail des enfants a globalement reculé entre 2020 et 2024, cela n’a pas suffi à regagner tout le terrain perdu. De plus, concernant les 5-11 ans, les progrès ont été plus lents et plus inégaux. » Et l’experte d’ajouter : « Il est important de préciser que les tendances liées à l’âge doivent être interprétées en fonction des dynamiques régionales. »
En effet, plus de 75 % des enfants travailleurs âgées de 5 à 11 ans se trouvent en Afrique subsaharienne. La situation dans cette partie du continent influence donc en grande partie l’évolution mondiale. « L’Afrique subsaharienne a connu des avancées relativement plus limitées dans la réduction de la pauvreté et l’élargissement de l’accès universel aux services essentiels tels que l’enseignement primaire et la protection sociale de l’enfant. À cela s’ajoute la pression démographique qui pèse sur des systèmes et des ressources déjà fragiles », explique Nadine Osseiran.
L’agriculture, premier secteur employeur
Narcisse, élevé par sa grand-mère dans un quartier défavorisé au nord de Lomé, capitale du Togo, a subi les conséquences de ce manque de dispositifs de protection. En raison d’une erreur sur son acte de naissance, il apprend en CM2 qu’il ne pourra passer l’examen obligatoire. Il quitte alors l’école et n’y retournera jamais. « J’ai fait des ménages, puis j’ai trouvé un travail dans un dépôt de boissons. Je me suis débrouillé seul. De 7h à 18h, je livrais des clients en tricycle. Ma plus grande inquiétude était d’avoir un accident et de casser ma cargaison de bouteilles. Parce qu’il aurait fallu que je rembourse », raconte-t-il.
Le secteur des services (restauration, travail domestique, petits commerces…), dans lequel Narcisse a commencé, emploie 25 % des enfants travailleurs âgés entre 5 et 11 ans dans le monde. Le secteur industriel (construction, fabrication, exploitation minière), 7 % ; l’agriculture, 68 %. « L’immense majorité des filles et des garçons travaillent dans le secteur agricole. Cela concerne principalement l’agriculture familiale de subsistance et les petites exploitations agricoles », précise Nadine Osseiran.
10,3 millions des 5-11 ans confrontés à des travaux dangereux
Autre donnée « particulièrement alarmante » selon l’experte : il est estimé que 13 % des enfants travailleurs de cette tranche d’âge effectuent des travaux dangereux, soit 10,3 millions d’entre eux. « C’est inquiétant car l’immaturité physique et psychologique des jeunes enfants les rend très vulnérables aux blessures graves, aux maladies et aux atteintes à leur développement, avec des conséquences pouvant durer toute la vie. » Les enfants effectuant des travaux dangereux sont aussi plus fortement touchés par la déscolarisation. Près de la moitié sont privés d’école, avec des disparités selon les régions, où cette proportion peut être plus élevée.
En comparaison, plus de deux tiers des enfants travailleurs en âge de scolarité obligatoire sont scolarisés. Toutefois, comme le souligne Nadine Osseiran, « la fréquentation scolaire ne garantit pas à elle seule un apprentissage de qualité. Les données provenant de 34 pays montrent que les enfants astreints au travail sont environ 30 % moins susceptibles d’avoir acquis des compétences de base en lecture et en calcul que leurs pairs du même âge. »
Le travail des enfants concerne l’ensemble des activités économiques ou domestiques qui privent les filles et les garçons de leur enfance, de leur potentiel et de leur dignité. Sont considérés comme dangereux les travaux susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l’enfant.
Fillette indienne du Karnataka, Nusrath, témoigne de ces difficultés : « Mon père est gravement malade et ma mère travaille beaucoup comme ouvrière journalière pour nous nourrir. À la maison, je m’occupe du ménage, d’aller chercher de l’eau, de préparer les repas, de mes trois jeunes frères et soeurs, de mon père alité. Je souhaite réussir l’école mais c’est dur. Je suis fatiguée et j’ai peu de temps. »
Quels leviers pour agir ?
Face à ces réalités, une question s’impose : comment permettre au plus grand nombre de vivre pleinement leur enfance, d’autant que le contexte international est marqué par la multiplication des crises et des conflits armés, qui accentuent le recours au travail des enfants2 ?
« L’accès à une éducation de base gratuite, obligatoire et de qualité – la déscolarisation étant à la fois une cause et une conséquence du travail des enfants – constitue l’un des leviers prioritaires, souligne Nadine Osseiran. Cette réponse sera pleinement efficace si elle s’inscrit dans une approche multidimensionnelle. » Citons notamment le renforcement des systèmes de protection sociale universels, en particulier dans les zones rurales, les programmes de soutien aux familles vulnérables, la promotion du travail décent pour les adultes afin de réduire la pression économique sur les foyers, le développement des compétences professionnelles des adolescents sortis du système scolaire.
Ces priorités ont été réaffirmées lors de la 6e Conférence mondiale sur l’élimination du travail des enfants, organisée à Marrakech en février 2026, où États et organisations internationales ont adopté un cadre d’action destiné à accélérer les progrès d’ici à 2030.
Sur le terrain, les partenaires du BICE observent, à leur échelle, l’efficacité de certaines de ces actions qu’ils déploient pour leurs bénéficiaires. Le soutien scolaire, l’appui matériel et la sensibilisation des familles ont, selon les situations, permis à des enfants comme Marcelo et Narcisse de se projeter dans un avenir meilleur.
1- Chez les 5-11 ans, le travail des enfants affecte 8,1 % des filles, 8,3 % des garçons.
2- Dans les pays en situation de conflit et de fragilité, la prévalence du travail des enfants atteint 19 %, soit quatre fois plus que dans des pays « stables », selon l’OIT et l’Unicef.

