« Je m’en souviens toujours précisément, même si je ne le veux pas. » À l’automne 2023, Narek et sa famille sont contraints de quitter leur maison à Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh, après la prise éclair de l’enclave par l’Azerbaïdjan, et de fuir vers l’Arménie. Un départ douloureux, une route éprouvante, marquée par la peur, l’humiliation et un profond sentiment d’injustice. « Beaucoup de gens sur la route n’avaient rien, ni nourriture, ni eau. Avant de partir, nous avions cuit du pain en grande quantité, presque toute une fournée, nous en donnions aux enfants pour essayer d’aider un peu ceux qui avaient faim, raconte Narek. Je me souviens aussi d’avoir traversé le pont de Hakari sous les rires des Azerbaïdjanais qui nous montraient le chemin… Nous marchions, tête baissée. »
Un quotidien bouleversé, loin de chez soi
Pour l’adolescent comme pour sa famille – ses parents, grands-parents paternels et son frère ainé -, quitter leur foyer et reconstruire leur quotidien ailleurs a été une épreuve. Sa mère se rappelle les premiers temps : « C’était dur, très dur… Nous sommes d’abord allés à Sisian mais j’étais très anxieuse. Il y a une montagne là-bas où l’on entend toujours des coups de feu. Puis, nous avons été accueillis par des amis à Sevan. Nous avons dû en partir car c’était trop petit pour trouver un travail et pour les études des enfants. Pendant cette période, Narek notamment était très en colère, irritable. Nous avions déjà observé un changement chez lui après la guerre de 2020, mais là, c’était vraiment fort. Il ne voulait même plus sortir. »
Retrouver confiance grâce à une accompagnement adapté
Peu de temps après leur arrivée à Gyumri, dans la région de Shirak, au nord-ouest de l’Arménie, Narek et son frère rejoignent le programme de résilience d’Arevamanuk, partenaire du BICE, composé d’activités en groupe et d’un soutien individuel. Des espaces où les enfants et les jeunes sont encouragés à exprimer leurs émotions via divers ateliers, à retrouver l’estime d’eux-mêmes, à tisser de nouveaux liens. « Les séances individuelles m’ont vraiment aidé. J’ai davantage confiance en moi. Je me sens un peu plus en sécurité même si ce n’est pas facile… J’ai aussi appris que j’étais un battant », confie l’adolescent. Et sa mère d’ajouter : « Il ne communiquait pas avant, il avait du mal à parler aux autres enfants. Maintenant, il discute, interagit. Il aime beaucoup cuisiner pour les autres. Il est plus léger, je crois. »
Se créer un nouvel équilibre
Peu à peu, Narek semble trouver un nouvel équilibre. Une reconstruction à laquelle participe aussi son nouvel environnement. Car l’adolescent s’est profondément attaché à Gyumri et à la région de Shirak, « les paysages, les couleurs, les traditions et les habitants ». « Gyumri est magnifique, c’est le meilleur endroit qui soit. Je ne peux peut-être tout simplement plus vivre ailleurs », confie-t-il. Ici, Narek a aussi trouvé un autre refuge : la musique. Une passion qui a pris naissance après son déplacement, raconte sa mère. Aujourd’hui, l’adolescent prend des cours d’instruments traditionnels, il chante des morceaux lyriques et du folklore arménien. Des mélodies qui semblent résonner différemment depuis quelques temps : « D’une certaine manière, les chansons des ashughs (poètes-musiciens traditionnels) me semblent plus douces maintenant. »
La musique lui permet aussi de regarder vers l’avenir. Lorsqu’on lui demande quel serait son plus grand rêve, Narek n’hésite pas : « Chanter. Chanter sur de vraies scènes. J’espère que ça marchera. »
*le prénom a été modifié par souci de confidentialité.
Le projet en cours en Arménie
Lancé en juillet 2025 pour trois ans, le projet Enfance sans Violences 2 (EsV2), soutenu par le BICE avec l’appui de l’Agence française de développement, accompagne en Arménie, en Géorgie et en Ukraine des enfants fragilisés par la guerre et les déplacements forcés, et des enfants à risque ou victimes de violences. En Arménie, il est mis en œuvre avec Arevamanuk dans la région de Shirak. Notons que le BICE soutient depuis plusieurs années le travail mené par son partenaire arménien auprès des enfants fragilisés.
EsV2 vise à renforcer les pratiques prometteuses développées lors de la première phase, notamment le soutien psychosocial via l’approche résilience et la prévention des violences en milieu scolaire. Il poursuit également leur diffusion grâce à la formation des professionnels.
Dans un contexte géopolitique difficile, qui affecte la santé mentale des enfants et des familles, l’approche résilience leur apporte un soutien durable et contribue à restaurer leur bien-être émotionnel.
Les activités de prévention, d’accompagnement psychosocial et de renforcement des compétences bénéficient à 2 380 enfants, 770 parents et 345 professionnels.
