Des enfances tuées par la guerre - BICE - ONG de protection des droits de l'enfant
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Enfants dans la guerre
© Veronica Hurtubia

Des enfances tuées par la guerre

Depuis plus d’un an, la crise de la Covid-19 occupe l’espace médiatique. Au point qu’on en oublierait presque les conflits qui s’enlisent dans le monde et où des enfants meurent chaque jour. Des milliers d’autres sont quotidiennement blessés, déplacés, terrifiés. Quelles séquelles en gardent-ils ? Comment grandir après avoir vécu l’innommable ?

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Il y a des images qui restent gravées, comme celle de cette fillette, aperçue dans un documentaire de la réalisatrice Khadija Al-Salami* où des enfants racontent la guerre avec leurs mots. La petite est assise sur les marches d’un escalier, sage et bien habillée. Un sourire anime sa jolie frimousse lorsqu’elle parle de sa peur des bombes. « D’ailleurs regardez, ajoute-t-elle, j’ai des cheveux blancs ». Des cheveux blancs en effet, à six ans tout au plus !

La guerre et la famine tuent chaque jour 80 enfants au Yémen.

Aujourd’hui, la guerre et la famine qu’elle engendre tuent chaque jour 80 enfants au Yémen. Mais combien d’autres meurent ou sont blessés, déplacés dans les conflits au Sahel, en RDC, Somalie, Birmanie, Irak, ou Afghanistan ? Et que faut-il retenir, du sourire ou des cheveux blancs, pour comprendre ce qu’ils endurent ? C’est la question que nous avons posée à Nathalie Dollez, psychologue au Centre Primo Levi à Paris, la plus importante structure en France consacrée « au soin et au soutien des personnes victimes de torture ou de violence politique ».

Nathalie Dollez accompagne des enfants qui viennent de RDC, du Mali, du Soudan, de Somalie. Ces enfants ont vu des corps déchiquetés, ont vécu la disparition ou la mort d’un proche, ont connu l’exil. « Certains ont subi des sévices, non pas physiques mais psychiques, précise Nathalie Dollez. Les bourreaux fragilisent les enfants en leur disant qu’ils ne reverront jamais leurs parents, ou en violant leur mère sous leurs yeux. On ne peut pas faire pire à un enfant que d’affaiblir ou de lui retirer ceux sur qui il fonde sa relation au monde. »

“Ces enfants sont encore dans une forme d’effroi”

Certains de ces enfants, exilés en France, sont adressés au Centre Primo Levi par les parents, les travailleurs sociaux ou les enseignants. « Le plus souvent, c’est en raison de troubles du sommeil, notamment des cauchemars, d’angoisses de séparation, de repli sur soi. Ce sont des enfants dont les souvenirs violents peuvent revenir quand ils sont dans la cour de récréation ou en classe, des images qui se superposent à leur présent et qui altèrent leur concentration. Certains revivent des états de terreur tellement enkystés qu’ils n’en parlent pas. Lors des premières séances, ils sont très silencieux, ont du mal à jouer. »

C’est ce mutisme qui différencie ces enfants de ceux que Nathalie Dollez suit par ailleurs dans son propre cabinet. « Ces enfants sont encore dans une forme d’effroi et il faut du temps pour qu’ils aient confiance dans le lien thérapeutique. Raconter une histoire, leur histoire, est très compliqué pour eux. Normalement, à l’âge de 7 ou 8 ans, les enfants commencent à se construire une mythologie de leurs origines. Pour ces enfants, cette période a été désamorcée. »

Nathalie Dollez évoque à ce sujet un petit garçon somalien qui, enlevé avec ses parents par un groupe djihadiste, avait connu l’enfer des geôles libyennes. « Il disait qu’il avait peur de dessiner car il ne pouvait pas s’empêcher de représenter ce qu’il avait vu, du sang, des corps mutilés. Ces visions s’imposaient à lui. » C’est tout l’enjeu de la thérapie : faire se construire une autre scène psychique qui fasse barrage à celle de la guerre et des horreurs. « Peu à peu, à travers la relation thérapeutique, l’enfant va réussir à s’ancrer dans sa vie au présent. »

“Ils sont privés de cet imaginaire de l’enfance”

Les réalités que ces enfants ont vécues ont un impact psychique puissant et sont difficilement formulables. « C’est par le jeu, le dessin, qui ont trait à l’imaginaire et au symbolique, que l’enfant va pouvoir se décaler et reconstruire sa réalité. C’est ainsi, en jouant à la poupée, que le petit garçon somalien s’est recréé une narration avec un papa et une maman. »
Aujourd’hui, Nathalie Dollez ne dira pas qu’il est « guéri », mais que la thérapie lui a permis de ne plus rester figé dans le traumatisme.

Tous les enfants ayant vécu des traumatismes de guerre ne bénéficient pas d’un suivi thérapeutique. « Les enfants qui
vivent avec des parents déprimés** par la torture et l’exil deviennent de petits adultes. Ils se sont apparemment adaptés, mais il ne faudrait pas croire qu’ils ont grandi harmonieusement. Il nous arrive de recevoir des enfants de 10 ou 11 ans qui vont se diriger vers les jeux pour les tout-petits. Vivre la guerre ou dans un environnement violent est très coûteux psychiquement. On pourrait penser que les enfants se protègent en restant dans leur monde imaginaire, alors qu’en fait, ils sont privés de cet imaginaire de l’enfance. Il faut du temps avant qu’ils le retrouvent.
»

D’où l’importance de former à la résilience les professionnels qui entourent les enfants dans les régions en guerre. Une présence protectrice et bienveillante aidera l’enfant à reconstruire la confiance en soi et la force de résilience nécessaire pour se projeter dans l’avenir.

* Envoyé spécial : Yémen : les enfants et la guerre
** Au sens que le mot a en psychiatrie : une humeur dépressive, le plus souvent caractérisée par une tristesse
pathologique quasi-permanente et intense, une anxiété marquée et parfois une indifférence affective

Toni Soueid temoignage guerre

« Nous avons vu descendre dans notre abri des soldats en lambeaux. »

Toni Soueid avait 9 ans quand les troupes syriennes sont entrées au Liban. Aujourd’hui il vit en France, est marié et papa d’une petite fille. Mais sa voix se brise encore quand il évoque, pour la première fois publiquement, certaines images que la guerre a imprimées en lui.

« Le Liban était en guerre quand je suis né, mais la guerre dont je me souviens, c’est celle de 1988 à 1990, qui a opposé l’armée libanaise du Général Michel Aoun à l’armée syrienne. C’était entre mes 9 et 11 ans. Nous habitions dans la région de Baabda, la commune où se trouvent le Palais présidentiel, le ministère de la Défense et beaucoup de casernes militaires. Il y avait des bombardements tous les mois. J’ai encore dans l’oreille le sifflement des bombes. J’ai des souvenirs ponctuels. Par exemple quand mon père, qui était officier dans l’armée libanaise, a été absent pendant trois mois car sa caserne avait été assiégée. Ma mère s’inquiétait beaucoup, elle nous disait : « Peut-être que votre père ne reviendra pas. » Puis en 89, quand papa nous a envoyés à la campagne, chez une voisine à laquelle il avait fait livrer de gros blocs de béton pour qu’on puisse sécuriser deux chambres.

Je me souviens des ouvriers qui montaient les blocs pour obstruer complètement les fenêtres et nous protéger des éclats d’obus. Mais le souvenir le plus marquant, c’est celui de la journée du 13 octobre 1990, quand l’armée syrienne l’a emporté et a envahi les derniers départements du Liban encore libres, dont celui où nous vivions. Ça a commencé à 7 heures du matin par le bruit des MIG, les avions de chasse syriens. Des tanks de l’armée libanaise ont été bombardés et nous avons vu descendre dans notre abri des soldats en lambeaux, qui ont été allongés à côté de nous. J’avais onze ans ! Puis vers 14 heures, le Général Aoun a annoncé sa défaite à la radio. Alors nous sommes remontés et mon père s’est mis en civil, prêt à rendre les armes. Dans l’après-midi, nous avons vu arriver l’armée syrienne par la nationale toute proche d’où nous habitions. C’était un flot continu de soldats, comme une invasion de sauterelles.

Je n’ai pas de traumatismes physiques, mais les souvenirs sont un traumatisme en soi. Nos parents ont joué un rôle très important pour nous rassurer. Ma mère nous disait : « On entend les avions arriver, on aura toujours le temps de descendre à l’abri. » À l’école, les professeurs nous conseillaient d’être vigilants, mais nous assuraient que nous aurions un futur plus brillant que cela. Ma scolarité a été à 75 % normale. Sauf d’août à octobre 1990. L’invasion syrienne devenait imminente et les écoles ont préféré nous renvoyer chez nous, surtout les écoles catholiques, comme la mienne, celle des Pères Antonins.

Ces événements ont façonné l’adulte que je suis devenu. Je fais attention à tout, j’ai toujours peur pour notre situation financière. L’insécurité en France me préoccupe beaucoup. L’Europe est sûre politiquement et en France, nous avons la Sécurité sociale. Mais un Libanais comme moi ne peut pas considérer cela comme acquis. J’ai l’impression que tout peut se dégrader très vite. C’est une séquelle de la guerre. »

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