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Une grand-mère avec ses deux petites filles dans la campagne
© Daria Trofimova / Adove Stock

« La confiance, la chaleur de la relation et la continuité, trois ingrédients pour une relation réussie »

Souvent sollicités pour garder leurs petits-enfants, les grands-parents jouent un rôle essentiel au sein des familles. Mais être grand-parent aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à ce que vivaient les générations précédentes. Entretien avec le sociologue Serge Guérin, professeur à l’Inseec.

L’équipe de rédacteurs. Publié le
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Quel est le rôle des grands-parents aujourd’hui ?

Serge Guérin : Essentiel dans une grande partie des foyers. Au total, les grands-parents effectuent 23 millions d’heures de garde par semaine. Ils vont notamment chercher les enfants à l’école ou sont présents le mercredi. Depuis les nombreuses révélations concernant les conditions d’accueil des enfants dans certaines structures, les familles sont sans doute encore plus enclines à se tourner vers les grands-parents.

Il existe aussi une présence de solidarité très forte qui pallie les difficultés, les imprévus, les périodes de fragilité.

Serge Guérin, sociologue

Par ailleurs, les grands-parents jouent un rôle essentiel de transmission. Ils permettent aux plus jeunes de découvrir d’autres repères, d’autres expériences de vie, d’autres façons de grandir. À travers leurs récits et leur vécu, ils créent un lien entre les générations et contribuent à construire un horizon commun. Cette fonction de passeur demeure sans doute l’une des dimensions les plus symboliques et les plus précieuses de la grand-parentalité.

Un senior se définit-il principalement par son rôle de grand-parent ?

Lors d’un entretien, une dame m’a dit : « Ce n’est pas marqué mamie à plein temps sur mon front ». C’est révélateur. Outre leur rôle d’aidant pour certains, les grands-parents d’aujourd’hui ont souvent de nombreuses activités de loisirs ou de bénévolat, aiment passer du temps avec leurs amis. Ils aspirent à une vie riche.

De leur côté, les enfants sont parfois surpris de découvrir que leurs parents ne sont pas uniquement là pour s’occuper de leurs petits-enfants. Mais cette évolution a aussi des effets positifs pour ces derniers. Ils ont face à eux des personnes qui ont beaucoup de choses à raconter, qui restent ancrés dans leur époque et peuvent les aider à comprendre ce qui se passe dans le monde aujourd’hui.

Ces relations sont-elles importantes pour les petits-enfants comme pour les grands-parents ?

Oui, elles sont très importantes, pour tous les moments de partage et parce qu’elles occupent une place particulière dans l’équilibre familial. Pour les petits-enfants, certaines discussions ou préoccupations, notamment à l’adolescence, peuvent être plus simples à partager avec leurs grands-parents qu’avec leurs propres parents, parce que la relation est moins marquée par les questions d’autorité, les contraintes du quotidien. Les grands-parents peuvent ainsi devenir des confidents privilégiés.

Il est aussi intéressant pour les petits-enfants de voir qu’il n’y a pas qu’un seul modèle, que les règles peuvent être différentes chez leurs grands-parents, à condition, bien sûr, qu’elles ne soient pas contradictoires avec celles des parents.

Est-ce différent d’être grand-parent aujourd’hui par rapport aux générations précédentes ?

Oui. Il est certainement plus compliqué d’être grand-parent aujourd’hui qu’il y a quelques décennies lorsque ce rôle apparaissait plus évident, plus codifié. Il y a plusieurs raisons à cela. Les petits-enfants ont beaucoup changé. Ils entrent désormais plus jeunes dans la pré-adolescence et l’adolescence pour y rester plus longtemps. Et sont souvent perçus comme étant moins calmes, avec une capacité de concentration moins longue. Des phénomènes qui s’expliquent en partie par l’usage massif des écrans (portables, jeux vidéo).

Les écrans font aussi souvent obstacles à la relation. Il n’est pas rare que les grands-parents expriment leur déception ou leur incompréhension face à des petits-enfants davantage absorbés par leurs appareils que par les discussions ou les activités partagées. De plus, le vocabulaire, les références et les usages changent à un rythme tel qu’ils peuvent avoir le sentiment de ne pas toujours comprendre ce dont parlent leurs petits-enfants ou peiner à suivre leurs centres d’intérêt.

La diversification des modèles familiaux — familles monoparentales, recomposées ou encore marquées par des parcours de vie plus complexes — peut également bousculer les repères des grands-parents et rendre leur place moins évidente à trouver. À cela s’ajoutent parfois l’éloignement géographique ainsi que des différences de pratiques éducatives, susceptibles de créer des tensions au sein des familles.

Et puis, l’âge des grands-parents à l’arrivée des petits-enfants est aussi en moyenne plus élevé qu’auparavant. S’occuper d’un petit quand on a 70 ans est plus difficile que quand on en a 60.

Pourtant, malgré ces évolutions, une constante demeure. Forte. Comme je le disais précédemment, lorsque surviennent des difficultés personnelles, professionnelles ou financières, les enfants (adultes) continuent très souvent de se tourner vers leurs parents. Il en va souvent de même pour les petits-enfants. Dans ces moments-là, les liens se resserrent et les solidarités s’activent.

Vous parlez de l’impact négatif des écrans, dont les téléphones, est-ce que ces derniers peuvent aussi jouer un rôle positif dans les relations intergénérationnelles ?

Oui. Ils peuvent dans un premier temps favoriser les liens entre grands-parents et petits-enfants. Avant, les échanges passaient souvent par les parents. Aujourd’hui, grâce au téléphone portable, les petits-enfants peuvent communiquer directement avec leurs grands-parents. Cela a favorisé le développement d’une relation plus autonome entre ces deux générations.

Les technologies ont également fait émerger une forme de réciprocité nouvelle dans la relation. Les petits-enfants ne sont plus seulement ceux qui reçoivent, ils peuvent aussi transmettre, conseiller ou aider leurs grands-parents, notamment dans l’usage des outils numériques. Une petite-fille qui aide son grand-père à résoudre un problème sur son téléphone, un petit-fils qui donne des adresses à sa grand-mère pour son voyage en Suède… Cette inversion ponctuelle des rôles est valorisante pour les plus jeunes et source de fierté pour les grands-parents. Cette forme de partage entre les générations n’existait pas auparavant.

On entend souvent que les relations intergénérationnelles sont en souffrance en France. Qu’en pensez-vous ?

Non, je ne crois pas que ce constat soit juste. En France, nous avons tendance à nous focaliser sur ce qui ne va pas. Ce discours sur une supposée « guerre des générations » est aussi alimenté par une forme d’âgisme, avec l’idée que les personnes âgées seraient forcément dépassées et incapables de comprendre les jeunes. Il existe bien sûr des incompréhensions, mais elles ne remettent pas en cause la force des solidarités familiales. En général, les enfants adultes soutiennent leurs parents lorsqu’ils perdent en autonomie, tandis que les grands-parents sont présents quand leurs enfants ou petits-enfants traversent des épreuves.

Je dirais d’ailleurs qu’aujourd’hui les tensions ou difficultés sont plus importantes au sein de chaque génération qu’entre elles.

Qu’est-ce que nous apprennent ces relations grands-parents-petits-enfants sur l’état de notre société ?

Ces relations nous rappellent d’abord qu’une société tient par la qualité de ses liens humains. Les évolutions technologiques, mais aussi la diversité croissante des parcours, des cultures ou des modes de vie, peuvent parfois rendre les relations plus complexes. Pourtant, ce qui fait tenir une société n’est pas le nombre de relations que nous entretenons, mais leur qualité et leur densité.

À ce titre, la relation entre grands-parents et petits-enfants est particulièrement révélatrice. Elle montre à quel point nous avons besoin des autres et combien les liens familiaux demeurent un socle essentiel de la vie sociale. Une société équilibrée ne peut se construire sans cette capacité à maintenir des relations entre les générations.

Mais ces liens ne se maintiennent pas seuls. Même lorsqu’il existe un attachement familial fort, ils doivent être entretenus dans la durée. Les échanges réguliers, les moments partagés, même à distance quand les membres d’une famille vivent éloignés les uns des autres, y contribuent. C’est une responsabilité collective, mais aussi individuelle : chacun a sa part à jouer pour faire vivre ces relations et éviter qu’elles ne s’étiolent avec le temps.

Selon vous, quels sont les ingrédients d’une relation réussie entre grands-parents et petits-enfants ?

Je dirais qu’il y a trois ingrédients essentiels : la confiance, la chaleur de la relation et la continuité. La confiance d’abord, en soi comme dans les autres : avoir confiance en ses enfants, en ses petits-enfants et dans sa capacité à être un grand-parent à la hauteur. La chaleur ensuite, c’est-à-dire le plaisir d’être ensemble, de partager du temps sans que cela soit vécu comme une contrainte. Enfin, la continuité, à travers des moments réguliers qui permettent d’entretenir le lien dans la durée.

Il faut également accepter qu’une relation intergénérationnelle ne soit pas exempte de divergences. L’important est de ne pas considérer ces différences comme la faute de l’un ou de l’autre, mais comme le reflet d’une société qui change. Les grands-parents peuvent d’ailleurs apporter à leurs petits-enfants d’autres repères, d’autres expériences et parfois les aider à développer certaines compétences ou à prendre du recul sur le monde qui les entoure. Ils exercent ainsi une influence qui participe à leur construction.

Les grands-parents d’aujourd’hui font sans doute plus d’efforts pour aller vers leurs petits-enfants que les générations précédentes. Ils doivent aussi savoir reconnaître ce qu’ils apportent et ne pas être trop sévères avec eux-mêmes lorsque tout n’est pas parfait.

La transmission affective est-elle aussi importante que la transmission éducative ?

Je pense que les deux sont étroitement liées et se nourrissent mutuellement. On transmet d’autant mieux que l’on a envie de transmettre et que la relation est marquée par une véritable affection. C’est sans doute la combinaison de cette transmission affective et éducative qui fait toute la richesse de cette relation.

L’affection n’empêche d’ailleurs pas de fixer des limites. L’éducation, c’est à la fois discuter, partager du temps ensemble et poser un cadre. La transmission ne doit pas non plus fonctionner à sens unique. Les grands-parents partagent leurs valeurs, leurs souvenirs, leurs goûts ou leur culture, tout en acceptant que leurs petits-enfants leur apprennent des choses et aient d’autres références. Ce n’est pas un obstacle, mais au contraire une richesse qui nourrit le dialogue entre les générations.

L’été est-il propice aux relations entre les grands-parents et les petits-enfants ?

Oui, sans aucun doute. Les vacances d’été sont souvent un moment privilégié pour les relations entre grands-parents et petits-enfants. Les parents ne disposent pas toujours de suffisamment de congés et les grands-parents sont alors souvent amenés à accueillir leurs petits-enfants pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines.

Cette période permet de partager davantage de temps ensemble. Les contraintes du quotidien sont moins présentes : il n’y a pas l’école, les devoirs ou les horaires habituels à respecter. Les échanges peuvent donc être plus détendus et plus riches.

Cela ne signifie pas pour autant que tout soit simple. Accueillir plusieurs petits-enfants pendant une longue période peut être fatigant. De plus, les grands-parents sont aujourd’hui confrontés à de nouvelles sources d’inquiétude, qu’il s’agisse des fortes chaleurs, des risques liés aux activités estivales ou, plus largement, d’un sentiment de vigilance accru face à certains dangers.

Malgré cela, il ne faut pas oublier que ces moments partagés – un beau mot d’ailleurs partage car il y a cette notion d’âge – sont d’abord synonymes de bonheur.

Parmi les derniers livres publiés par Serge Guérin, spécialiste des questions liées au vieillissement et à l’intergénérationnel :

  • Quand le sexe n’a pas d’âge et l’amour non plus ! Michalon, 2026
  • Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? Michalon, 2024
  • La Silver Economie pour les nuls, First 2023
  • La société résiliente, Fauves, 2022
  • Au service de la vie, Fauves, 2021
  • Les Quincados, Calmann-Lévy, 2019

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