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Portrait de Philip Jaffé, vice-président du Comité des droits de l'enfant
© Nathan Chicheportiche

Droits de l’enfant : « Le ciel s’assombrit, mais il ne faut pas se résigner »

Conflits armés, dérèglement climatique, intelligence artificielle, manque de solidarité humaine… Pour Philip Jaffé, les droits de l’enfant sont aujourd’hui soumis à de fortes pressions. Psychologue et vice-président du Comité des droits de l’enfant des Nations unies, il refuse pourtant toute résignation. Et appelle à mobiliser la société civile, à rendre effective la participation des enfants et à imaginer de nouveaux mécanismes pour mieux faire respecter leurs droits. Lors de cette interview réalisée en août, il alertait déjà sur la colère grandissante des jeunes. Entretien.

L’équipe de rédacteurs. Publié le
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Propos recueillis en août 2026. Entretien complété le 12 octobre par une question sur la mobilisation lycéenne en France.

Quand vous dressez aujourd’hui un état des lieux des droits de l’enfant dans le monde, quel sujet vous préoccupe le plus ?

Philip Jaffé : Tous ! Je viens d’ailleurs de donner une conférence intitulée « Les droits de l’enfant : le ciel s’assombrit ». Nous sommes confrontés en ce moment à de nombreux défis concernant l’enfance. Mais au-delà de ces différentes problématiques, il y a une onde de fond qui m’inquiète beaucoup : une perte d’empathie, une indifférence ou insensibilité à l’égard de l’être humain et de l’enfant en particulier.

Un exemple, mais cela pourrait être la France, l’Allemagne ou bien d’autres pays… Lors de l’examen du Royaume-Uni par le Comité des droits de l’enfant, un haut représentant du gouvernement a longuement présenté les investissements consacrés aux enfants. Puis, presque comme un chiffre parmi d’autres, il a indiqué qu’un enfant sur trois vivait sous le seuil de pauvreté. J’en suis presque tombé de ma chaise. Comment peut-on annoncer cela sans que ce soit considéré comme une urgence absolue dans un pays aussi riche ? À partir de quel seuil une situation devient-elle intolérable : 40 %, 50 % ? Derrière ces chiffres, il y a des enfants qui ne mangent pas à leur faim, qui apprennent moins bien, dont la santé est plus fragile… Et c’est toute la société qui finit par en payer le prix. Il nous manque aujourd’hui cette notion essentielle de solidarité humaine.

Cela étant dit, je ne pense pas que la situation soit sans espoir ni qu’il faille se résigner ; je ne le suis certainement pas. Mais il faut regarder les choses telles qu’elles sont, sans se voiler la face.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent aujourd’hui sur les droits de l’enfant ?

Les conflits armés sont évidemment l’une d’entre elles. Leur nombre n’a jamais été aussi important depuis la Seconde Guerre mondiale. Un enfant sur cinq vit aujourd’hui à moins de 50 kilomètres d’un conflit actif. C’est une statistique particulièrement frappante. À cela s’ajoute une violence accrue à l’égard des enfants dans ces conflits. Le nombre de violations graves commises contre eux ne cesse de progresser.

Les mouvements de population internes et transfrontaliers sont une autre source de préoccupation, d’autant qu’ils risquent de s’accentuer dans les années à venir. Une grande partie des migrations trouvent leur origine dans des régions touchées par des conflits actifs, des situations post-conflit, de fortes tensions… y compris économiques. Aujourd’hui, notre gestion de ces mouvements est assez calamiteuse. L’Europe n’est d’ailleurs pas à encenser en la matière.

Ce qui m’inquiète aussi, c’est le regard que nous portons sur ces populations. Lorsqu’on laisse des enfants et des jeunes dormir dans la rue, sans pris en charge, on arrive à une forme de déni d’humanité. Cela rejoint ce que je disais plus tôt : il me semble que nous perdons une part de notre empathie à l’égard des autres.

Il y a également le droit des enfants à vivre dans un environnement sain et durable, alors que le réchauffement climatique s’accélère. Là encore, nous constatons une détérioration de la situation. Cela a des implications sur la manière dont un enfant peut envisager son avenir, grandit. Ce n’est pas évident aujourd’hui de se dire : « Le monde est relativement stable, j’ai ma place dans la société, j’ai mes chances. »

On observe une perte de confiance dans la gouvernance, aussi bien nationale que mondiale, notamment sur la question climatique. D’autant que la parole des jeunes est peu écoutée, peu prise en compte. Je crois d’ailleurs qu’une colère gronde parmi la jeunesse.

D’autres transformations vous semblent-elles déterminantes pour l’avenir des enfants ?

Oui. Le développement de l’intelligence artificielle et, plus largement, du monde numérique constitue un bouleversement majeur. Nous ne savons pas encore précisément comment ces technologies vont affecter les enfants, mais nous savons qu’elles vont profondément les affecter. Les dangers les plus visibles sont déjà là : exposition à la violence et à la haine, cyberharcèlement, maltraitance ou encore pratiques commerciales abusives. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. À plus long terme se pose une question fondamentale : celle de notre capacité à préserver la pensée critique face à des algorithmes nourris de données qui peuvent être biaisées et ne reflètent qu’une partie des cultures et des savoirs humains. À ce sujet, l’encyclique de Léon XIV Magnifica Humanitas est intéressante. Au-delà des réponses immédiates, comme l’interdiction des téléphones ou la limitation de l’accès aux réseaux sociaux, nous avons surtout besoin d’une véritable gouvernance de ces nouvelles technologies.

J’ajouterais un autre domaine qui me préoccupe : celui de l’identité même de l’enfant et, plus largement, de notre conception de l’enfance. Les avancées biotechnologiques sont extraordinaires, mais elles soulèvent aussi des interrogations fondamentales sur la filiation et sur la définition même de l’humain. Je pense notamment à la gestation pour autrui ou à certaines techniques de procréation artificielle. Ces évolutions nous obligent à nous interroger sur ce que signifie être un enfant et sur les conditions dans lesquelles se construit son identité.

Vous décrivez une dégradation de la situation des enfants et de leurs droits à l’échelle mondiale. Quels signes vous semblent particulièrement révélateurs ?

La mortalité infantile est un indicateur qui me frappe particulièrement. Un récent rapport de la Fondation Gates1 relève que, pour la première fois depuis le début des années 2000, la mortalité infantile dans le monde a augmenté. Cette inversion de tendance est extrêmement préoccupante. On parle d’environ 200 000 décès d’enfants supplémentaires, avec un passage d’environ 4,6 millions en 2024 à 4,8 millions en 2025.

Le rapport utilise une image marquante : c’est comme si 5 000 classes entières disparaissaient avant même que ces enfants aient appris à écrire leur nom ou à lacer leurs chaussures. Comme si tous ces enfants s’étaient évaporés. Ces évolutions sont les conséquences de choix politiques qui affectent directement les enfants.

Plus généralement, nous voyons apparaître des fissures dans des domaines où l’on pensait les progrès durablement acquis : la santé maternelle, la néonatologie, la protection de l’enfance… Mais il faut également regarder ce qui nous permet d’espérer.

Justement, qu’est-ce qui vous donne encore de l’espoir ?

Nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances sur le développement de l’enfant. Nous savons beaucoup mieux comment prendre en charge les traumatismes infantiles et comment mettre en œuvre des programmes d’intervention efficaces.

Nous avons aussi compris quelque chose de fondamental : la protection de l’enfant ne peut plus être pensée en silos. Pendant longtemps, les politiques se sont concentrées sur des problématiques particulières telles que la survie, l’alimentation, la vaccination, puis les violences sexuelles, les enfants des rues, etc.

Aujourd’hui, nous savons qu’il faut adopter une approche systémique. On ne peut pas protéger les enfants sans lutter contre la pauvreté, sans prendre en compte les migrations, le logement et toute une série de facteurs interconnectés. Nous connaissons les solutions. Il faut désormais qu’elles soient mises en œuvre.

Et puis, même lorsque les États sont défaillants, il existe des initiatives extraordinaires au sein de la société civile, aux niveaux national et international. La mobilisation de nombreux enfants et jeunes me donne beaucoup d’espoir.

Dans un contexte où les droits universels sont davantage contestés et où ceux qui les défendent disposent de moins de moyens, comment éviter que l’approche fondée sur les droits de l’enfant ne devienne secondaire ou purement symbolique ?

Il faut reconnaître que nous traversons une phase difficile. Je pense que, face aux désinvestissements massifs dans le social, dans le système des droits humains, nous avons grandement besoin de l’énergie de la société civile et des organisations internationales qui travaillent pour l’enfance. Surtout que l’on observe actuellement un recul de certains droits, notamment ceux des enfants et des femmes.

Dans ces périodes, nous avons besoin de personnes hors du commun capables de fédérer et d’inspirer, de proposer quelque chose de profondément nouveau. J’aimerais voir émerger une Eglantyne Jebb2 ! Nos sociétés ont besoin de personnalités capables de nous guider sur le plan éthique et moral.

Au sein du comité, vous travaillez à une nouvelle piste pour renforcer l’effectivité des droits de l’enfant. De quoi s’agit-il ?

Avec plusieurs collègues, nous travaillons avec l’Organisation internationale de normalisation, l’ISO. Tout le monde connaît les normes ISO : elles permettent de fixer volontairement des standards de qualité, de sécurité ou de fonctionnement qui deviennent ensuite extrêmement importants, contraignants, pour les entreprises et les organisations.

L’idée est de développer des normes ISO relatives aux droits de l’enfant, des labels droits de l’enfant, susceptibles de s’appliquer à l’industrie, au commerce ou encore aux administrations. Pourquoi est-ce important ? Parce que l’une des faiblesses du système des droits humains réside dans le manque de conséquences concrètes lorsqu’il n’est pas respecté. On critique, on interpelle, on peut mettre les responsables dans l’embarras, mais il existe peu de véritables sanctions.

Je pense qu’aujourd’hui il faut aller plus loin : le non-respect de certains droits doit avoir des conséquences. Nous n’en sommes qu’au début. Une première norme a été produite et le travail se poursuit. C’est une démarche de longue haleine, mais je pense qu’elle peut progressivement gagner du terrain.

Comment de telles normes pourraient-elles changer concrètement la vie des enfants ?

Prenons un exemple simple : le budget d’une commune. Les personnes chargées de préparer ce budget suivent toute une série de procédures. On analyse les comptes à un moment de l’année, on établit des prévisions à un autre, puis on consulte les responsables politiques.

Imaginons que l’on inscrive dans cette procédure qu’à un moment précis, les enfants doivent obligatoirement être consultés parce qu’ils ont un droit à la participation. Cette consultation cesse alors de dépendre uniquement de la bonne volonté de quelques personnes, elle entre dans le fonctionnement normal de l’institution. Cela peut concerner la construction d’un nouveau quartier, les aires de jeux, la sécurité des pistes cyclables ou de nombreux autres sujets qui touchent directement les enfants.

Que dire de la participation des enfants aujourd’hui ?

C’est un domaine qui progresse… lentement parce que les enfants disposent de peu de pouvoir politique, ils n’ont pas le droit de vote. Aujourd’hui encore, ils restent très souvent infantilisés et soumis à l’autorité des adultes. Nous devons accepter que les enfants puissent avoir quelque chose à nous apprendre et qu’ils puissent participer aux décisions qui les concernent.

Certaines collectivités montrent qu’une véritable participation est possible. À Amsterdam, par exemple, un maire des enfants est élu chaque année par le conseil des enfants et dispose d’un budget. Certaines des propositions sont ensuite mises en œuvre par l’administration.

C’est là toute la différence : la participation ne doit pas simplement consister à donner la parole aux enfants. Il faut aussi que leur point de vue puisse influer sur les décisions qui les concernent.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la mobilisation lycéenne en France ?

Il faut entendre leur colère, que l’on ne peut comprendre sans regarder leurs conditions de vie, les inégalités qu’ils subissent et la place que nous accordons à leur parole. En France, des jeunes dénoncent le manque d’enseignants, les classes surchargées et la vétusté des établissements. À cela s’ajoutent, pour certains, les difficultés matérielles de leur famille et l’inquiétude pour leur avenir. Et lorsqu’ils prennent la parole, nous leur opposons parfois leur âge, leur manque d’expérience ou leur supposée immaturité. C’est ce que nous appelons le childism : des préjugés et des discriminations envers les enfants et les adolescents du seul fait de leur âge. Comment leur demander de faire confiance aux institutions si leur expérience est d’emblée jugée moins crédible que celle des adultes ?

Je vois dans leur mobilisation un motif de préoccupation, mais aussi d’espoir : ces jeunes ne se résignent pas et cherchent à agir sur le monde dans lequel ils grandissent. Il est toutefois essentiel que cette mobilisation ne donne lieu à aucune violence, ni de la part des manifestants ni de celle des autorités. Notre responsabilité n’est pas de leur demander de se taire ou de s’adapter à l’inacceptable. Elle est de les protéger, de répondre à leurs besoins et de partager davantage le pouvoir de décision. Cela signifie les associer aux choix qui concernent leur école et leur quotidien, prendre leurs propositions en considération et leur expliquer les suites qui leur sont données. Ils ne sont pas seulement les adultes de demain, ils sont aujourd’hui des personnes dont les droits doivent être respectés.


[1] Fondation Gates, Goalkeepers Report 2025 –We Can’t Stop at Almost, décembre 2025

[2] Eglantyne Jebb (1876-1928) est une réformatrice sociale britannique et une pionnière de la défense des droits de l’enfant. Elle est notamment connue pour avoir fondé Save the Children en 1919, avec sa sœur Dorothy Buxton, pour répondre à la détresse des enfants en Europe après la Première Guerre mondiale.

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